Histoire et questions fréquentes IV
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Quelle influence exerçait l'absinthe auprès des artistes et écrivains, comme entre autres Vincent Van
Gogh, Oscar Wilde et Ernest Hemingway?
L'absinthe - à cause de sa magnifique couleur verte changeante, son air de danger et de séduction, et surtout à cause de ses
prétendues propriétés psycho-actives - fut romantisée et saisie dans des oeuvres d'arts et des écrits par d'innombrables artistes,
écrivains et dramaturges. Le prophète du théâtre de l'absurde Alfred Jarry, Vincent van Gogh, Henri de Toulouse-Lautrec, Verlaine,
Rimbaud, Baudelaire, Oscar Wilde, Edgar Allan Poe, Picasso, Hemingway et beaucoup d'autres lui donnèrent une place d'honneur dans
leurs oeuvres. Tous ces artistes étaient célébrés non seulement pour leur travail, mais aussi pour leur train de vie outrageusement
bohémien. Certains verseraient même finalement dans la folie, ou tout au moins adopteraient un comportement de fou, ce qui plus tard
amènerait de l'eau au moulin des prohibitionnistes en quête de preuves de la malfaisance de l'absinthe.
L'innovante toile "L'absinthe" de Degas, peinte en 1876, montre deux clients de café au regard hébété porté au-delà de leur boisson verte
troublée. Même si les personnes affichées étaient des acteurs, cette oeuvre suscita des commentaires vifs à cause de son réalisme
brutal sans précédent. Edouard Manet alla même plus loin en peignant un véritable ivrogne avec son absinthe, sur une toile appelée
"Le buveur d'absinthe", en 1859.
Le plus fameux de tous les buveurs d'absinthe fut sans doute Vincent van Gogh. Van Gogh peignait beaucoup de ses oeuvres dans des
tons ocres et vert pâle, qui sont les couleurs de l'absinthe. Certaines montrent aussi le bar dans lequel van Gogh consommait de
l'absinthe, et l'artiste en compagnie d'un verre de l'apéritif. Beaucoup croient, presque certainement faussement, que l'absinthe
empoisonna van Gogh et le rendit fou. Comme souvent, la vérité est plus prosaïque et plus complexe.
Van Gogh fut un paria et souffrait de dépressions, de crises d'épilepsie et de psychoses. Il but beaucoup d'absinthe vivant à Arles avec
Paul Gauguin, et était enclin à se comporter de façon excentrique - comme quand il peignait la nuit, avec des bougies accrochées au
chapeau. Il fut envoyé au sanatorium en 1888 après avoir été évicté par une pétition des gens de sa commune, effrayés par ses façons
bizarres. Il n'agit jamais de façon violente, sauf quand il se coupa l'oreille dans une crise de psychose.
Van Gogh consomma certainement de l'absinthe sans modération, et il souffrait en effet de troubles mentaux, mais il n'y a pas
nécessairement de lien de cause à effet: il y avait beaucoup d'antécédents de maladie mentale dans la famille de van Gogh, et van Gogh
ne consommait pas seulement de l'absinthe, mais aussi de la térébenthine à diverses occasions (Il est interessant de noter que la
thuyone, l'ingrédient principal dans l'essence de grande absinthe, est également un terpène). Il se suicida en 1890, profondément
troublé bien au-delà des effets de la consommation d'absinthe (et même les docteurs contemporains de van Gogh pensaient à une
forme bien particulière d'épilepsie larvée).

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Le grand poète français Verlaine était un autre amateur notoire d'absinthe. Sa vie de famille sortait de l'ordinaire: la mère de Verlaine
gardait dans des bocaux dans le garde-manger les fétus de ses trois premières fausses couches. Un jour, Verlaine attaqua sa mère,
ivre d'absinthe, et détruisit ces bocaux.
Verlaine commença à boire tôt, comme adolescent, et était déjà alcoolique avant de toucher à l'absinthe. Sa relation tempétueuse avec
Rimbaud aggrava son alcoolisme et son instabilité mentale, et culmina en une condamnation à cinq ans de prison pour tentative
d'assassinat.
En prison, il renonça à l'absinthe, et pendant des années après sa remise en liberté ne but plus que de la bière, travaillant sans relâche
à sa poésie. Mais dans les années 1890, il se remit à boire et devint une figure connue et un objet de dérision dans le quartier latin,
assis dans un coin du café François Ier sur le boulevard Saint-Michel, ou à La Procope, penché au-dessus d'une absinthe après l'autre.
Verlaine passa ses dernières années rentrant et sortant d'hôpitaux et d'institutions, où il était en traitement pour entre autres la cirrhose
du foie, la pneumonie, le rhumatisme, la gonorrhée et la syphilis. Pendant sa maladie finale, les infirmières firent semblant de ne pas
voir les petites bouteilles d'absinthe que les amis lui cachaient sous l'oreiller; elle le savaient en si mauvais état que lui enlever ces
petits plaisirs n'aurait fait aucune différence. Verlaine mourut en 1896, buvant jusqu'à la fin, même si il avait regretté sa dépendance de
l'absinthe dans ses "Confessions", publiées un an plus tôt.
L'absinthe figure de façon marquante dans les premières oeuvres de Pablo Picasso. Une des oeuvres les plus importantes de sa
période dite "Période bleue" est la "Buveuse d'absinthe". Peinte en 1901, elle montre une femme vêtue de bleu, avec les mains et les
doigts élongés, assise à une table dans un café, avec un verre d'absinthe devant elle.
Plus tard, les premiers travaux cubistes de Picasso furent également inspirés par l'absinthe - une oeuvre, "Bouteille de Pernod et verre",
peinte en 1912, était basée directement sur une affiche publicitaire omniprésente dessinée par Charles Maire, montrant une bouteille
d'absinthe, un verre, et un journal plié.
Peut-être le plus grand chef-d'oeuvre de Picasso lié à l'absinthe - et le dernier, puisque la boisson fut interdite peu après - est la
sculpture cubiste "Verre d'absinthe" de 1914, un bronze peint en six exemplaires, tous peints différemment. La base de la sculpture est
stable, comme un verre, mais le corps est ouvert, fendu. Au-dessus est perchée une véritable cuillère à absinthe et un morceau de sucre
en laiton peint.
Même si il n'était pas alcoolique (du moins pas avant la dernière année de sa vie), le grand poète et dramaturge Oscar Wilde était aussi
un buveur assidu d'absinthe durant son séjour en France. Il dit un jour fameusement:
"L'absinthe a une couleur magnifique, le vert. Un verre d'absinthe est tout aussi poétique que n'importe quoi d'autre au monde. Quelle
différence y-a-t'il entre un verre d'absinthe et un coucher de soleil?"
Wilde décrivit les effets de l'absinthe comme suit:
"Le premier stade est comme pour une boisson ordinaire; au second stade, on commence a voir des choses cruelles et monstrueuses,
mais si l'on persévère, on arrive au troisième stade, où l'on voit ce que l'on veut voire, des choses curieuses et merveilleuses. Une nuit, je
me trouva assis, buvant seul et très tard au Café Royal, et je venais d'arriver au troisième stade quand un garçon arriva et commença à
empiler les chaises sur les tables. 'Il est temps d'y aller, monsieur', il me cria. Puis, il apporta un arrosoir et commença à arroser le sol.
'C'est fini, monsieur. Je crains que vous ne deviez partir, monsieur'. Je demandai : 'Garçon, êtes-vous en train d'arroser le sol ?', mais il
ne répondit point. 'Quelles sont vos fleurs préférées, garçon ?', je demandai à nouveau. 'Maintenant monsieur, je dois vraiment vous
demander de partir; c'est fini!', il me dit fermement. 'Je suis sûr que les tulipes sont vos fleurs préférées', je dis, et pendant que je me
levais et passais en rue, je sentis - les - pétales - des - tulipes - m'effleurant les jarrets."
L'écrivain américain Ernest Hemingway buvait beaucoup, et aimait passionnément l'absinthe, qu'il continua à boire en Espagne et à
Cuba, bien après qu'elle fut interdite en France.
La mention saillante que reçoit l'absinthe est dans son roman sur la guerre civile d'Espagne, "For Whom the Bell Tolls". Le héros est
Robert Jordan, un guérillero américain ayant pour mission de dynamiter un pont, et sa seule consolation est l'absinthe, qui lui rappelle la
douce vie qu'il a connu à Paris. Terré dans une cave, il partage une gourde d'absinthe achetée à Madrid avec un compagnon tzigane:
"Avec le rajout de l'eau, c'était maintenant d'un blanc jaunâtre, et il espérait que le tzigane ne prendrait pas plus qu'une gorgée. Une
capsule suffisait a remplacer le journal du soir, tous les vieux soirs au café, les marronniers qui seraient en fleur ce mois-ci, les chevaux
lents et majestueux des boulevards extérieurs, les librairies, les kiosques, les galeries, le parc Montsouris, le stade Buffalo, la butte
Chaumont, la 'Guaranty Trust Company', l'Ile de la Cité, le vieil hôtel Foyot, le fait de pouvoir lire et se détendre le soir, et toutes les
choses qu'il avait savourées puis oubliées, et qui lui revenaient quand il buvait de cette chose opaque, amère, anesthésiante,
réchauffante pour le ventre et la tête, et qui transformait les idées, cette alchimie liquide."
Quand Hemingway habitait en Floride dans les années trente, il parvenait encore à se faire fournir de l'absinthe par Cuba, où il allait
fréquemment pêcher l'espadon, et où il achèterait une maison plus tard. Dans une lettre de 1931, il écrit:
"Me suis beurré à l'absinthe et ai joué avec des couteaux. Grand succès à planter sournoisement le couteau dans le piano. Les vers du
bois sont si graves et bouffent tellement les meubles que l'on peut toujours dire que c'était les vers du bois."
C'était bien sûr un jeu de mots sur "woodworm", ver du bois, et "wormwood", grande absinthe, qui amusa Hemingway, mais l'histoire ne
dit pas si madame Hemingway fut amusée de voir des couteaux plantés dans ses meubles...
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